Les euthanasies quand tu es bébé véto

Voilà un sujet pas hyper léger. Et en même temps, cet acte qu’est l’euthanasie fait pleinement partie de notre métier. Le seul et unique métier en France où l’on euthanasie. Quel privilège !
Bénédiction ou malédiction ?
Commençons d’abord par aller chercher la définition de ce mot un peu barbare dans notre très cher Larousse.
Euthanasie = « acte consistant à ménager une mort sans souffrance à un malade atteint d’une affection incurable entraînant des douleurs intolérables. »
Je trouve cette définition adaptée aux humains et non aux animaux. Tu es bébé vétérinaire ou même encore étudiant.e et tu le sais sans doute déjà : tu n’euthanasieras probablement pas que des animaux aux maladies incurables. C’est triste mais vrai.
Un jour, j’ai vu mon collègue euthanasier une portée de chatons tout juste nés. C’était ça ou le propriétaire les balançait contre un mur. Comment récupérer toutes les portées et les sauver ? Toutes les cliniques se retrouveraient vite avec chacune une vingtaine de bébés à biberonner 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, du début du printemps à la fin de l’automne. Voilà ma croyance. Infaisable.
Je te plombe le moral ? Mais non, reviens !
Je te dis tout ça pour te montrer que non, malheureusement, le monde n’est pas toujours tout beau tout rose. Alors oui, tu seras probablement confronté à des choix difficiles à faire.
« On arrête là ? J’euthanasie, ou pas ? Le client est franchement désagréable, en plus. »
Je me suis posée la question si souvent.
Parce que, sache et souviens-toi d’une chose : tu as toujours le choix. Le propriétaire a le choix de dire oui ou non lorsqu’on lui propose une euthanasie. Toi aussi. Si un acte que tu t’apprêtes à faire va à l’encontre de tes valeurs, tu as LE DROIT de choisir de ne pas le faire.
Quand tu te poses cette question, pose-toi aussi les suivantes : est-ce que c’est la seule chose à faire ? Qu’est-ce que je pense être le mieux pour le bien-être de l’animal ? Est-ce que c’est en accord avec mes valeurs ?
Tu sauras alors, au fond de toi, ce que tu dois faire. Pour l’animal, pour le propriétaire et aussi pour toi. Pour que, une fois arrivé le soir, tu te couches sans regret et sans une grosse boule au ventre.
Parfois, la réponse sera oui. Mise en place du protocole de fin de vie. Parfois, le propriétaire finira par accepter de céder l’animal au lieu de réaliser cette fameuse euthanasie de convenance. Parfois, tu tenteras le dernier des derniers traitement/examen et ça marchera, ou pas.
Les situations sont si variables qu’un texte ne suffirait pas pour toutes les énumérer. Pourquoi faire, de toute façon ? Je te donne des clés que j’aurais aimé avoir quand j’étais à ta place. Elles sont loin d’être exhaustives mais j’ai l’espoir que ça t’aide un peu. Tu apprendras ainsi à gérer toutes les situations qui se présentent à toi.
Quand j’ai débuté mes premiers jours à la clinique, ma plus grande appréhension, c’était celle de ma première euthanasie. Et si je me loupe à la pose de cathéter ? Et si le chien ne dort pas ou réagit mal ? Et si les propriétaires pleurent ? Et si je me mets à pleurer aussi ? Et si je pense que le chien meure et qu’en fait il se réveille chez son propriétaire qui a voulu récupérer le corps ? Et si ? Et si ?
J’avais déjà euthanasié plusieurs animaux en stage. Je me rappelle ma toute première. Un chiot Rottweiler tout juste né avec une énorme fente palatine. J’avais senti mon cœur se briser en deux.
Je n’avais cependant encore jamais réalisé cet acte devant le client. Ma plus grosse angoisse.
Je t’invite dans tous les cas, si tu es comme moi, à aller explorer tous ces « et si ». De quoi as-tu peur ? Que ferais-tu dans ces cas-là ?
On m’a dit un jour : « tu verras, c’est le seul motif de consultation où tu es sûre de ne pas te louper, à la fin, le résultat est le même, l’animal meurt ». C’est étrange comme j’avais trouvé ça brutal autant que ça m’avait rassurée. Pas trop de risque de surdosage de médoc ou d’erreur de diagnostic, c’est clair.
Si ça te rassure, prépare aussi ton discours à l’avance. Pour moi, c’était plus facile de parler au client en pleurs en sachant à l’avance ce que j’allais dire. Si certains d’entre vous le souhaitent, je pourrais vous partager le mien. Voilà 9 mois que je n’ai pas réalisé de consultation, je m’en souviens quand même par cœur ! Cependant, je trouve plus intéressant et utile de chacun préparer son propre discours. J’ai confiance que le tien sera bien et que tu sauras ensuite l’adapter à chaque situation.
Ce qui me faisait peur, aussi, c’était de ne pas savoir quand le cœur s’arrête. Si si, je te jure ! C’est assez facile d’entendre un cœur qui bat au stéthoscope. Pour autant, je trouve difficile d’être sûre qu’il ne bat plus. Mon cerveau me jouait régulièrement des tours, tellement il a l’habitude d’entendre cet éternel tou-toum synonyme de vie. Je te conseille de prendre ton temps. J’ai de toute façon remarqué que les gens doutaient aussi quand je retirais trop vite le stéthoscope de la poitrine de leur animal. Réinjecte une dose de produit, si vraiment tu as un doute.
Le dernier point dont je te souhaite te parler est celui-ci : tu as tes propres émotions. Autorise-toi à les vivre. L’euthanasie est un acte intense, pour l’animal, pour le propriétaire et aussi pour toi.
On m’avait dit que, comme j’étais la professionnelle dans la pièce, je ne devais pas pleurer. Que je devais me montrer forte, ne rien montrer. Je te dis aujourd’hui que le contraire est tout à fait possible et que c’est OK.
En fonction du moment, du jour, de l’animal, du propriétaire et même peut-être de la météo, tu ne réagiras pas toujours de la même façon. Parfois ça sera dur, parfois tu seras triste. Parfois ça passera comme une lettre à la poste (un peu bizarre comme comparaison mais bon tu as compris l’idée…). Parfois tu seras en colère de ne pas avoir pu faire plus. Parfois tout en même temps.
Quoi qu’il arrive, tu as le droit de ressentir tout ce qui viendra. Peut-être que de temps en temps tu t’autoriseras à pleurer avec le propriétaire et d’autre fois non. C’est ok, dans tous les cas. Tu es docteur.e et tu es aussi un.e humain.e.
Longtemps, je me suis retenue. Je ne me rendais pas compte que moi aussi, j’avais parfois un deuil à faire. Je t’invite donc à t’écouter et à prendre soin de toi, tout particulièrement dans ces moments-là.
Et si le soir venu, tu as besoin d’une méga tasse de chocolat chaud et de pleurer toutes les larmes de ton corps ? Et si tu as à l’inverse besoin de regarder pour la cinquantième fois ton film comique préféré pour te changer les idées ?
Autorise-toi. Ecoute-toi.
S’il y a quelque chose que je sais, c’est que les émotions refoulées finissent souvent par ressortir. Parfois plus violemment qu’on ne l’aimerait. Parfois de façon inopinée.
Une euthanasie, quoi qu’on dise, ce n’est pas anodin. C’est un super pouvoir aux lourdes responsabilités et parfois dur à gérer.
On ne fait pas que « piquer l’animal », comme peuvent dire certains. Quand on est vétérinaire, on pique tous les jours. On injecte des antibiotiques, des antidouleurs, des anti-inflammatoire, des vaccins et que sais-je encore. N’empêche que la piqûre de liquide rose ou bleue, ce n’est franchement pas la même chose.
Alors, prends-soin de toi (oui je sais, je me répète, mais c’est important) !
Et tu verras, tu pourras apprendre à apprécier ces moments riches. Ces moments où tu te dis que Minou, il sera bien mieux où il est maintenant. Tu seras fier.e d’avoir réussi à le soulager.
C’est le motif de consultation pour lequel, paradoxalement, on te dira peut-être le plus merci.
« Merci d’avoir pris soin de lui jusqu’au bout, docteur ».
Tu verras, tu vas gérer. J’en suis sûre !
La bise et un câlin réconfortant, si tu en ressens le besoin,
Meuh
PPS : si ce texte t’a remué.e un peu, beaucoup, n’hésite pas à aller chercher du réconfort auprès d’un.e proche, d’un.e ami.e, de ton chien/chat ou d’un carré de chocolat ! Tu peux aussi déposer tes interrogations et ressentis en commentaire, c’est fait pour ça ! A bientôt !