Toi aussi, tu crains les morsures de chien ? Interview d’une véto comportementaliste

Date de publication : 06.03.2023

Moi, j’ai peur des morsures.

Faut dire que je me suis fait mordre au bout de 3 mois d’exercice par un chien hyper agressif.
Blessures sur les deux bras, passage aux urgences, tout le bazar. Bref, c’est une des raisons pour lesquelles j’ai quitté la pratique vétérinaire : le manque de sécurité physique dans mon travail. Les morsures, ça peut traumatiser. Ça a été mon cas et je travaille encore dessus ! Alors pour que cela arrive au moins de vétérinaire et ASV possible, j’ai décidé d’interviewer une vétérinaire comportementaliste : la Dr Océane Richard, qui était une de mes professeures à l’école ! Voici ses conseils pour mieux prévenir les morsures, car c’est clairement plus facile de prévenir que de guérir !

Prenez des notes, à vos stylos, prêt, partez !
Un grand merci à Océane.
Bonne lecture,
Meuh.
PS : Bon, je n’ai pas pu m’empêcher de rajouter un petit commentaire à une question !

Quels sont les signes avant-coureurs de la morsure chez le chien ?

Ca dépend de pourquoi le chien mord mais en général, la plupart des chiens vont présenter des grognements, un poil hérissé, les pupilles dilatées, des retroussements de babines et/ou des aboiements. On retrouve aussi une forte tension dans le corps : ça peut être un chien qui va être très tendu, très crispé, avec les muscles de la face qui se crispent, les babines qui s’étirent. Du léchage de truffe et un détournement du regard sont également le signe d’un malaise en consultation. Si tu insistes sur tes contacts, tu risques d’avoir une morsure à ce moment-là.

Cela peut aussi être des signes de peur, avec un chien terrorisé qui se tapit dans un coin, la queue entre les pattes, les oreilles basses, qui détourne la tête et qui tremble. Dans ce cas-là, si on force le contact alors que le chien a peur et se trouve dans un endroit fermé, il peut y avoir morsure non
précédée de grognements ou sans qu’il ait menacé clairement.
Il y a donc différents signes avant-coureurs de la morsure. La plupart du temps, le chien prévient d’une façon ou d’une autre avant de mordre.

Et le chat ?

Chez le chat, tu peux avoir la queue qui remue, les pupilles dilatées, des feulements, des grognements, des grondements et diverses autres vocalises, ainsi que des coups de patte. Le chat peut également avoir le dos rond, avec le poil hérissé.

Comment organiser la salle de consultation au mieux pour éviter les morsures ?

La table de consultation ne doit pas être collée contre un mur mais doit être positionnée de façon à pouvoir circuler autour, au moins sur trois côtés (dont les deux côtés les plus longs).

La plupart du temps, le vétérinaire va accueillir le client et son chien en se mettant face au propriétaire. Il faut pourtant se mettre plutôt à côté de lui. Ainsi, une fois que le chien est sur la table, on laisse le propriétaire à la tête du chien, on se met à côté de lui et on fait l’examen clinique dans cette position.
L’idéal est d’avoir un espace relativement libre, avec aucun endroit dans la salle où le chien va se planquer en dessous et d’où on ne pourra plus l’en sortir. Il faut un espace suffisamment grand, pas trop étroit (sans pour autant avoir des salles de consultations de 40m² !), avec le moins de meuble
possible.

Quel comportement adapter pour diminuer le risque de morsure ?

Le plus important est de savoir comment se présenter au chien, plus que la façon dont est organisée la salle. L’idée est de laisser dans un premier temps le chien au sol (ou de laisser le chat sortir de sa cage), de façon à laisser l’animal explorer la salle pendant que l’on discute avec le propriétaire.
Attention, si le chien présente déjà des signes d’agressivité, il vaut mieux ne pas détacher la laisse !

C’est le propriétaire qui va driver son animal le plus possible, pour le monter sur la table ou sur la balance par exemple. L’idée, c’est de laisser faire le chien en le guidant avec des friandises, sans tirer sur la laisse ni le porter.

Si la balance est collée contre le mur, on va la décoller et mettre des friandises derrière pour que le chien avance et passe sur la balance. Pour la table de consultation, l’idéal est une table mécanique qui monte et qui descend. On descend alors la table à son maximum, on met le propriétaire en face du chien et on le fait appeler son animal pour qu’il finisse par monter sur la table. Si la table ne descend pas, c’est le propriétaire qui porte le chien, pendant que nous nous mettons du même côté qu’eux.

Le mieux est de toujours terminer par l’examen de la tête chez le chien car c’est quelque chose qu’il n’aime pas. Pour éviter la morsure, on peut commencer, dans l’ordre, par les nœuds lymphatiques retro-pharyngés, pré-scapulaires, axillaires, le score corporel, la palpation abdominale, les nœuds lymphatiques poplités. Je regarde ensuite la zone ano-génitale puis je reviens à l’appareil cardiovasculaire avant de regarder la tête, en terminant par les dents, toujours en étant sur le côté du chien.

Bien sûr, avant de commencer l’examen clinique, il est primordial de prendre contact avec l’animal, de le laisser te sentir, mais jamais de face, toujours de profil. On peut alors le caresser au niveau du menton ou du poitrail. On évite le dessus de la tête car cela peut mettre mal à l’aise l’animal.
Pour le chat, on peut commencer l’examen par la tête car la palpation de l’abdomen lui est moins appréciable. Cela dépend tout de même des chats, il faut alors s’adapter à chacun. Les manipulations doivent être les plus calmes, les plus douces et les plus lentes possibles. La contention doit être
limitée au strict minimum. Les manipulations par la peau du cou sont totalement à proscrire ! Les friandises sont aussi nécessaires pour que la consultation se passe au mieux.

L’important est surtout de respecter les signaux de l’animal. Si celui-ci présente des signes de mal-être, je m’appuie encore plus sur le propriétaire et si besoin je fais revenir le propriétaire avec un traitement. Par exemple, quand le chat feule dès la sortie de sa caisse, je ne fais même pas d’examen
clinique (quand le motif de consultation n’est pas urgent bien sûr !) et je fais revenir l’animal sous gabapentine pour que ça se passe au mieux.

Pensez toujours à récompenser l’animal avec ce qui lui plait afin qu’il garde un « bon souvenir » de sa visite.

Peut-on prévenir toutes les morsures ?

Malheureusement, non ! Certaines sont imprévisibles j’ai déjà vu des étudiants qui sont venus me voir par rapport à ça et qui ont été surpris et n’ont rien pu faire. Même si certains rares chiens ne préviennent pas, la plupart du temps, si on prend le temps d’observer l’animal et que l’on prend son temps, on peut voir les signes avant-coureurs et donc éviter la morsure.

Que faire quand on vient de se faire mordre ?

D’un point de vue législatif, suite à une morsure, on fait toutes les démarches réglementaires habituelles : suivi mordeur, déclaration de la morsure en mairie, évaluation comportementale.
Sinon, juste après la morsure on ne gronde pas le chien car c’est inutile et cela risque de faire pire que mieux. On recule, on s’éloigne du chien afin de couper tout contact, ce qui permet de le calmer.
Une fois tout le monde en sécurité, on réfléchit à ce qu’il s’est passé afin d’analyser la situation et d’éviter que cela recommence. Si on doit reprendre contact avec le chien, on se protège avec la
muselière, une sédation si nécessaire etc.
(Meuh qui rajoute son grain de sel : Pour la personne mordue, c’est direction le nettoyage de la morsure de façon immédiate, puis urgences si affinité !… ne JAMAIS sous-estimer une morsure, la plaie peut sembler petite mais les dégâts peuvent être profonds !)

As-tu quelque chose à rajouter ?

Souvent, malheureusement, les morsures traumatisent les vétérinaires/ASV. Le mieux reste la prévention des morsures.
En consultation vétérinaire, parfois, les animaux sont compliqués à gérer parce qu’ils ont eu auparavant une mauvaise expérience. Dans ces cas-là, ça ne sert à rien de s’acharner, il vaut mieux faire venir l’animal sous tranquillisation et éviter qu’il vive à nouveau une mauvaise expérience.
Il est intéressant de proposer alors aux propriétaires de revenir avec son animal sans raison médicale, simplement pour qu’il s’habitue à la clinique. Dans le cas du chat, on pourra le faire revenir dans des conditions où il sera plus calme, en le laissant sortir de lui-même de sa cage, en le laissant
explorer un peu puis en le remettant dans sa boîte, sans rien faire de plus.

Pour prévenir les morsures, les propriétaires ont un rôle tout aussi important que le nôtre. Il faut leur conseiller de leur apprendre à se faire manipuler, en réalisant du médical training. Il est également important que les vétérinaires soient coutumiers du « fear-free », c’est-à-dire qu’ils sachent
accueillir, manipuler et soigner les animaux sans générer de stress. De nombreuses formations sont disponibles. Plus on est doux et prévenant avec l’animal, plus on limite le risque de morsure. Rien ne sert de se battre avec lui, si besoin, une sédation est à réaliser. La clé, c’est de faire l’examen clinique avec le consentement de l’animal. S’il est ok, je continue mon examen clinique, si non, je ne vais pas plus loin.

Il y a plein de choses à faire, cela commence par habituer chez le propriétaire le chat à sa cage et le chien aux trajets en voiture et à la laisse, par exemple ! La prévention est primordiale.