Le jour où j’ai menti à un client

Date de publication : 04.05.2023

Un jour, j’ai menti à un client. Promis, juste une seule fois. Pour son bien, je pense. A ma place, l’auriez-vous fait ?

C’était un soir, en garde de weekend. Un rude weekend d’été dans une clinique en station balnéaire.
Monsieur K, lui, n’est pas un touriste. Il habite à sept minutes de la clinique en voiture, à l’année. A sept minutes précisément.

Trois jours avant, Monsieur K était venu me consulter pour Nono. Nono, son Border Collie d’amour, un toutou tout mignon tout plein, était malade. Diarrhées sanguinolentes. Douleur abdominale. Sur un chien pas tout jeune. Ça ne sentait pas bon, dans tous les sens du terme.

J’ai diagnostiqué, à l’échographie, une tumeur au niveau du colon. Du haut de mes quelques mois d’expérience, je n’avais jamais vu ça. Une grosse patate. Tu m’étonnes qu’il ne soit pas bien, le chien.
J’ai expliqué ça à Monsieur K et ça a été la dégringolade. Les pleurs, les explications. Le chien d’une vie. Son chien. J’ai imaginé mon chat dans le même cas. Mon chat d’amour. J’ai retenu mes larmes.

Alors mon collègue et patron est venu voir l’échographie et a proposé la chirurgie de la dernière chance. Bien sûr, on a opéré. A quatre mains. C’était Bagdad, là-dedans. Vraiment. Et pourtant, on l’a retirée, cette masse. On a recousu le reste du gros intestin, qui était plutôt beau, bien rose. Pas
d’autre tumeur à l’horizon, tant mieux. On a refermé, j’ai prévenu son propriétaire et on a croisé les doigts.

Nono s’est réveillé pas longtemps après.
Le lendemain, Nono mangeait et faisait ses premières selles post-opératoires. Victoire. Méga victoire.
Le miracle. Le surlendemain, Nono rentrait chez lui, sur ses quatre pattes plus solides qu’on n’aurait pu le croire.

Contrôle prévu en début de semaine prochaine. Monsieur K est parti les yeux brillant de reconnaissance. On lui a dit, ce n’est pas encore gagné mais c’est un battant.
Le vendredi, au travail, j’ai guetté. Est-ce qu’on avait reçu un appel donnant des nouvelles de Nono ? Oui, en début d’après-midi : Nono a mangé sa pâté hyperdigestible. Monsieur K est content. Parfait.

J’ai commencé à me détendre, moi-aussi. J’ai repris confiance.
Le samedi de garde passe et je n’y pense plus. Faut dire que je n’ai pas le temps de penser.
J’enchaîne les urgences. Fin d’après-midi, je rentre chez moi dans une tentative de me reposer un peu et de manger, si j’en ai encore le courage.
Je rentre et je me pose. Du mieux que je peux en sachant que le téléphone peut sonner à tout instant.

Ce sont quelques heures plus tard, au moment où je commençais enfin à me dire que j’allais me mettre en pyjama, que le téléphone a sonné. A l’autre bout du fil, une voix paniquée : « C’est Monsieur K, Nono respire plus, venez vite ».

Il n’a pas eu besoin d’en dire plus. J’ai senti l’urgence, j’ai foncé.
On a beau dire, ça ne sert à rien d’accélérer, au risque de se retrouver dans le fossé et de ne plus avoir de véto de garde du tout, ce soir-là j’ai foncé. Plus que de raison.

Monsieur K avait sept minutes de route et moi dix-sept.
Pendant 10 minutes, Monsieur K a fait un massage cardiaque et du bouche à bouche à son chien, dans le coffre de sa voiture, sur le parking.
Et pendant ce temps-là, il pleurait. « Nono, ce n’est pas possible, tu n’es pas mort, non, je ne comprends pas, tout à l’heure tu allais bien, Nono… ».
Je suis arrivée presque en dérapant sur le parking, je suis sortie en trombe de la voiture et j’ai couru le plus vite possible jusqu’au coffre.

Nono était blanc-bleu-gris, les yeux grands ouverts, le regard fixe. J’ai cherché un pouls, rien. J’ai tâté la cornée, pas de réflexe.

Eh m*rde. Voilà ce que j’ai pensé. C’était fichu.

Alors j’ai bien vu que Monsieur K, après avoir fait ces 7 minutes de route puis 10 minutes de massage cardiaque, n’accepterait pas que je lui dise que son chien était mort. Il refusait d’ailleurs d’arrêter son massage. Le regard brouillé de larme, il continuait de s’acharner.

Alors je lui ai dit de continuer la tentative de réanimation. J’ai ouvert la clinique à toute vitesse et ai couru jusqu’à la mallette des urgences. J’ai pris de l’adrénaline dans une seringue, un peu plus que de raison et je suis retournée à la voiture. J’ai injecté le contenant dans une pseudo veine en sachant pertinemment que ça n’était pas de la potion magique.
C’est ainsi que j’ai vu l’étincelle d’espoir s’allumer puis s’éteindre dans les yeux de monsieur K.

L’injection ne ferait plus rien. On le savait dorénavant tous les deux. Nono n’était plus. Il s’est affalé sur son chien. C’était fini.
Monsieur K. avait donc eu besoin de croire quelques minutes de plus que son chien était en vie pour mieux faire son deuil. Alors oui, j’ai menti. Je lui ai fait espérer quelques précieuses secondes de plus.

Pour qu’il sache qu’il avait tout tenté pour son chien. Pour qu’il sache qu’on avait tout essayé.

On a transporté Nono à l’intérieur et j’ai fait signer les papiers nécessaires. Monsieur K m’a demandée si j’avais besoin de son aide pour le mettre au congélateur. Malgré les 20 kilos de Nono, je lui ai dit que non. Je ne voulais pas qu’il voit son fier compagnon dans le sac d’incinération.

Il m’a remercié et je lui ai dit de prendre soin de lui et de faire attention en rentrant.
J’ai fait un bref câlin à Nono avant de le mettre dans son linceul de fortune.
Je me suis demandé, moi, bébé véto, si j’avais le droit de pleurer ou non. Je me suis retenue, de peur que le téléphone ne re-sonne avant que j’aie séché mes larmes.

Et je me suis dit, ce soir-là, que c’était ça aussi, être vétérinaire : être humaine et soigner avec mon humanité. Même si ce soir-là, c’était soigner pour de faux. Même si ce soir-là, j’ai menti à un client.
A toi, Monsieur K, qui a pu profiter trois jours de plus avec ton chien.

A toi, Nono.
Meuh