Docteur VS Mademoiselle

Date de publication : 23.02.2023

Aujourd’hui, j’ai envie de vous parler d’un sujet cher à mon cœur. Les thèmes de mes textes ne le sont-ils pas tous ? Je pense que si. Et pourtant, celui-ci, il a une saveur toute particulière pour moi !

Dans la clinique où je travaillais, nous étions quatre vétérinaires. Deux femmes et deux hommes.

Et ben, je vous le donne en mille et ça ne vous étonnera sans doute malheureusement pas : ma collègue et moi n’étions que très rarement appelées « Docteure ». Pour nous, c’était souvent des « Madame », « Mademoiselle », quand ça n’était pas des « la petite dame », « la bonne dame », « la petite jeune », « la jeunette ». Pour mes deux confrères, c’était une toute autre histoire, avec des beaux et fringants «  Bonjour Docteur », « Merci Docteur », « A bientôt Docteur » !

Oui, vous l’aurez compris, ce texte a pour destinée d’être purement féministe ! Les hommes, s’il vous plait, continuez aussi de lire, cet écrit est aussi pour vous !
Le jour où ce genre de comportement m’a vraiment mise hors de moi, c’est celui-ci : jeudi matin, je suis en mâtinée de consultations.
J’accueille les prochains clients, un grand sourire aux lèvres, comme à mon habitude. « Bonjour Monsieur et Madame X, c’est au tour de votre chien, on y va » ! Un petit chien de chasse croisé trop mignon. Il s’agit de nouveaux clients, ils ne sont donc jamais venus dans la clinique. Je n’ai pas eu le temps de leur dire mon habituel « première porte à gauche, allez-y, entrez ». Le monsieur s’est arrêté, un regard noir dans les yeux. Il m’a dévisagée de haut en bas.

Il a lâché d’un ton sec : « ah mais non, ça ne va pas être possible, mon chien n’aime pas LES GENS COMME VOUS ». Ah oui ? Les gens comme moi ?
Pourtant le chien réclamait déjà mes caresses, tout content de voir de nouvelles têtes.
Sa femme, béate, s’est retournée vers lui, aussi choquée que moi. « Mais voyons, on ne la connait pas encore, cette dame, comment tu peux dire ça ? » J’ai su plus tard que Monsieur voulait un HOMME, un vrai, pour soigner son petit toutou d’amour. Il s’est pourtant ravisé et nous a suivies en consultation.
Celle-ci s’est merveilleusement bien passée, au final. Le monsieur s’est vite détendu et m’a posé plein de questions. Le couple est reparti avec un diagnostic, une ordonnance, un traitement, des conseils et un chien tout content. Tout pareil qu’avec un docteur masculin, quoi !

Le monsieur m’a alors dit en sortant de la salle avec un sourire penaud « merci, Docteure, et… désolé ».
Eh ben mince alors (pour rester polie) !
Moi, jeune femme vétérinaire, j’avais donc besoin de faire mes preuves pour pouvoir espérer de temps en temps recevoir un joli « merci Docteure », alors que mes collègues de l’autre sexe y ont droit d’office. J’ai été jalouse, si jalouse ! Mes collègues masculins n’ont jamais eu ce souci-là. L’un d’eux avait même avoué s’en être rendu compte : les femmes ont moins le droit au titre de Docteure que les hommes.

Me demander si je suis stagiaire, avec ma tête de bébé, passe encore… mais me refuser le titre de Docteure parce que j’ai le malheur d’être une femme, alors ça, non !!! Moi aussi, je les ai faits, ces 7 ans d’études !
Il va pourtant falloir que les choses changent, non ? Dans ma promotion, c’était 80% de femmes pour 20% d’hommes. C’est comme ça, les vétérinaires sont maintenant majoritairement des femmes. Et elles ne sont clairement pas moins douées que les hommes !

Je comprends bien que le problème est sociétal, que c’est dans les mœurs, que c’est une habitude pour beaucoup de personnes. J’imagine que pour ces mêmes personnes un « Madame » semble tout à fait respectueux et adapté.
Pour d’autres encore, « Docteure », ça sonne bizarre. Doctrice, doctoresse, docteuse… encore plus.

Du coup, elles s’en tiennent à Madame.

OUI, MAIS.

Le jour où ce Madame ne sera plus associé à une sensation d’infériorité, à des « ah oui mais je pensais que j’allais voir LE docteur » ou encore à des « vous êtes sûre de vous ?», alors ok.
Le jour où les gens diront autant « Madame » que « Monsieur » que « Docteur·e », alors, ok.
Le jour où les salaires seront égaux, ok.
Le jour où il n’y aura plus besoin de féministes en tant que tel·les, parce qu’alors il n’y aura plus de combat à mener, alors ok.

Et en attendant, NON !
(Oui je suis un petit peu énervée, ça se sent ? Je vous l’avais dit que ça me tenait à cœur, je vous avais prévenu·es !)

Ce que je déteste, c’est de voir que ce simple problème de vocabulaire en cache en fait bien plus. Les remarques sexistes, parfois à la limite du harcèlement sexuel, provenant des clients et pire, des collègues, sont loin d’être rares.

Connaissez-vous la page Facebook « Paye ta chatte », recensant les remarques sexistes en clinique vétérinaire ? A chaque fois, je les lis avec horreur. Certain·es diront qu’on ne peut plus rien dire, qu’on ne peut plus rigoler.

En fait, TOUTE PAROLE dépend du contexte, du lieu, de comment c’est dit et de si c’est adressé à une personne en particulier ou non. En principe, déjà, si toi tu ris et que la personne visée non, tu as fait une bourde. Si elle rit jaune, pareil.

Ce que je déteste aussi, c’est d’avoir un jour entendu de la bouche d’une vétérinaire : « je mets des talons et je me maquille pour travailler, c’est inconfortable, mais comme ça on me prend moins de haut en consultation ». Vous imaginez ? Nous sommes docteur·es, pas mannequins, mince !!

Et puis une autre femme : « mes patrons m’avaient promis une association, ils ont finalement décidé de s’associer avec mon collègue homme, arrivé dans la clinique un an après ». Oui, ce n’est que son point de vue. Oui, il y avait peut-être d’autres causes sous-jacentes. Et quand bien même !
Ainsi, à mes yeux, les remarques sur le physique et/ou le genre n’ont pas leur place au travail. ET PUIS C’EST TOUT !

Alors oui, ce jour-là, je n’ai osé rien dire à cet homme qui aurait voulu UN et non pas UNE docteur.e pour soigner son chien. Je m’en suis voulu, longtemps. On me l’a d’ailleurs dit : « ah mais moi, à ta place, j’aurais refusé de le prendre en consultation » ! Oui, j’aurais aimé le renvoyer bien comme il faut avec une belle punchline du tonnerre et le plaquer au sol avec.
Je n’étais tout simplement pas ok avec ça. Trop peur ? Peut-être. Et puis un petit syndrome de l’imposteur qui traînait par-là : il a probablement raison, son chien aurait été mieux soigné avec le collègue, non ?

C’est OK de ne pas réussir à contrer ces remarques. Maintenant, je le sais. Et je vous le répète ! C’est ok de ne pas jouer les superhéro·ïnes de l’égalité homme-femme à chaque fois !

On m’a parlé il y a quelques semaines d’un jeu de société permettant de travailler sur les remarques sexistes. Les contrer, l’air de rien, ça se travaille (je ne crois pas pouvoir faire des placements de produit ici donc vous irez chercher par vous-même sur internet) !
Bon, forcément, je suis une femme, alors je pense surtout aux remarques faites aux femmes.
Cependant, ça va dans les deux sens… « Pleure pas, fais-pas ta gonzesse » pour les hommes, « t’as tes règles ou quoi ? » pour les femmes. Ces paroles m’énervent tout autant… Le sexisme peut toucher tout le monde !
Et donc, maintenant, on fait quoi ?

Je n’ai pas de solution miracle à vous apporter ici, je me pose moi-même la question.
Voilà mes quelques pistes et je vous laisserai compléter en commentaires, si l’envie vous en vient :

  • Répondre, parfois, fièrement « moi, c’est Docteure et pas Mademoiselle » au client un peu bourru.
  • Le grand classique : réfléchir à deux fois avant de parler. Certaines remarques anodines peuvent
    faire bien mal !
  • Arrêter de couper la parole à sa collègue/salariée/associée sous prétexte que vous avez plus intéressant à dire. Cela s’appelle le « manterrupting ». Vous connaissez ? Il s’agit d’une certaine forme de dominance de l’homme par la parole. Laissez-les femmes parler autant que vous, elles ont le droit à toute leur place !

    Ainsi, agir au sein même de l’équipe de travail, c’est à mes yeux un bon début. J’ai la croyance que cela peut apaiser bien des tensions.
    En attendant, moi, depuis mon petit salon, je continuerai d’utiliser ici l’écriture inclusive. C’est important. On ne met pas les femmes entre parenthèse avec un Docteur(e). On ne l’oublie pas non plus avec un Docteur tout court. On ne les rabaisse pas avec un mademoiselle (sinon je vais vous donner du damoiseau à foison, moi !). On l’appelle comme elle est. Avec son ·e, juste à côté du masculin de l’homme. Pas inférieur, pas supérieur, juste à côté.

    Voilà pour moi. Je vous laisse la parole, je suis sûre que vous avez plein de chose à dire là-dessus !
    Je me dis que peut-être beaucoup d’entre vous ne se sentiront pas concerné·es, probablement à juste titre. Et c’est tant mieux ! Je t’invite tout de même à y réfléchir un coup. Est-ce que les femmes et les hommes sont parfaitement égaux dans ton lieu de travail ?
    Si mon texte peut faire bouger les mentalités ne serait-ce que d’un tout petit mini millimètre, alors j’aurais gagné.

La bise, militante,
Meuh.